De Gemplus à Nvidia : ce que nous refusons de voir depuis vingt ans

Le 20 septembre 2026

Hugging Face a été fondée en 2016 à New York par trois Français, Clément Delangue, Julien Chaumond et Thomas Wolf. Elle est devenue le GitHub de l’intelligence artificielle : 18 millions de développeurs, trois millions de modèles hébergés, une infrastructure devenue indispensable à l’ensemble de l’écosystème mondial de l’IA ouverte. Une réussite française, ou du moins franco-américaine, incontestable.

Le 3 septembre 2026, Nvidia a annoncé son rachat pour 12,9 milliards de dollars.

Quelques semaines plus tôt, Nvidia avait déjà racheté Poolside pour 6 milliards de dollars. Deux entreprises à forte empreinte française avalées en l’espace d’un mois par le même acteur, celui qui contrôle déjà les puces sur lesquelles tourne l’ensemble de l’IA mondiale.

La question que cette séquence oblige à se poser n’est pas nouvelle. Elle a déjà été posée, à une autre époque, à propos d’une autre entreprise française. Et nous n’y avons pas vraiment répondu.

De Gemplus à Nvidia

Gemplus, autopsie d’un désastre silencieux

En l’an 2000, Gemplus est une réussite française sans équivalent dans le numérique. Fondée en 1988 par Marc Lassus dans un garage de Gémenos, près de Marseille, l’entreprise est devenue en douze ans le leader mondial de la carte à puce. Ses cartes SIM équipent 400 millions de téléphones à travers le monde. Ses cartes bancaires sécurisées, ses passeports électroniques, ses systèmes de communication chiffrés sont présents dans plus de 160 pays. Le chiffre d’affaires dépasse 1,2 milliard d’euros. L’entreprise emploie 10 000 personnes.

C’est à ce moment précis, au sommet, que tout bascule.

En 2000, Texas Pacific Group (TPG) entre au capital de Gemplus à hauteur de 26 %. Un fonds d’investissement américain, minoritaire, qui ne cherche apparemment qu’à accompagner la croissance d’un champion technologique vers le marché américain. Rien d’alarmant en apparence. La majorité reste française.

Ce que Marc Lassus n’a pas vu, ou pas voulu voir, c’est que 26 % au bon endroit (avec un siège au conseil d’administration et un droit de regard sur les décisions stratégiques) suffisent largement à piloter une entreprise depuis l’extérieur.

La suite est méthodique. TPG fait nommer à la tête de Gemplus Alex Mandl, ancien dirigeant d’AT&T et administrateur de la CIA. Marc Lassus est progressivement marginalisé, surveillé, évincé. Des procédures judiciaires s’enchaînent. La gouvernance est paralysée pendant des années. Des années pendant lesquelles Gemplus perd des contrats stratégiques, précisément ceux qui concernaient les cartes d’identité électroniques et les passeports biométriques, là où la souveraineté était directement en jeu.

En 2006, Gemplus fusionne avec Axalto pour créer Gemalto, société de droit néerlandais. Le fleuron français sort définitivement du périmètre national. En 2019, Gemalto est rachetée par Thales. Un long détour pour récupérer, partiellement, ce qui avait été perdu.

L’affaire est restée longtemps dans l’angle mort de la mémoire collective. Elle a refait surface fin 2025 grâce au travail de Micode, notamment dans un format long et un épisode Underscore_ avec Marc Lassus lui-même, vingt ans après les faits. Des millions de vues, et une question collective restée sans réponse : qu’est-ce qu’on fait de cette leçon ?

La leçon structurelle est pourtant simple. Il n’y a pas eu d’OPA hostile, pas de prise de contrôle majoritaire. Il y a eu une entrée minoritaire bien positionnée, une gouvernance captée, une direction remplacée. Le reste a suivi naturellement.

Ce que le droit n’a pas vu, et ne voit toujours pas

En 2000, aucun mécanisme juridique français ne permettait de bloquer l’entrée de TPG au capital de Gemplus. L’entreprise était privée, la transaction était légale, le pourcentage était minoritaire.

Le décret IEF (contrôle des investissements étrangers en France) n’a pris sa forme actuelle qu’à partir de 2014, renforcé en 2019 et 2020. Il soumet à autorisation préalable les investissements étrangers dans des secteurs jugés stratégiques, incluant l’intelligence artificielle depuis 2024.

Ce dispositif présente pourtant des angles morts considérables. Il s’applique aux prises de participation significatives, mais son efficacité réelle dépend de la façon dont l’investisseur structure son entrée. Un pacte d’actionnaires bien rédigé peut conférer à un actionnaire minoritaire des droits de veto sur les décisions stratégiques, un accès privilégié aux données de R&D, une influence déterminante sur la nomination de la direction générale, sans jamais déclencher l’obligation de notification.

La notion de « contrôle de fait » ou d’ »influence déterminante » est théoriquement appréhendée par la direction du Trésor. Mais l’asymétrie d’information et la vitesse des tours de table dans la tech rendent le contrôle a priori quasi inopérant face à des ingénieries de pactes élaborées par des cabinets d’affaires américains.

Le problème n’est pas uniquement la part du capital. C’est aussi la gouvernance, et celle-ci reste largement dans l’angle mort des mécanismes de contrôle des investissements étrangers. Vingt-cinq ans après Gemplus, on continue de regarder les pourcentages. Pas les pactes, ni les droits d’information, ni les clauses de préemption sur la propriété intellectuelle, ni les conditions d’hébergement des données. Sans oublier les licences exclusives de propriété intellectuelle en cas de changement de contrôle, ou les droits de premier refus sur les brevets clés : des clauses par lesquelles les repreneurs étrangers s’assurent que la valeur ne pourra de toute façon pas rester en Europe, quelle que soit l’issue actionnariale.

Idemia : même marché, même schéma, personne n’en parle

Idemia est probablement le cas le plus frappant de l’histoire récente de la souveraineté numérique française.

Née en 2017 de la fusion entre Oberthur Technologies et la branche identité de Safran, elle est aujourd’hui le leader mondial de l’identité numérique : passeports biométriques, cartes d’identité électroniques, systèmes d’identification pour 600 agences gouvernementales dans le monde. Un chiffre d’affaires de 2,9 milliards d’euros, 15 000 employés.

Depuis 2017, son actionnaire de contrôle est Advent International, fonds de private equity américain, basé à Boston, gérant environ 100 milliards de dollars d’actifs. Deux représentants d’Advent siègent au conseil de surveillance. Bpifrance est présent, mais minoritaire.

Le parallèle avec Gemplus n’est pas rhétorique, il est factuel. Une entreprise française qui gère les données biométriques et les documents d’identité de dizaines de pays, pilotée depuis son conseil par des représentants d’un fonds américain. Avec cette différence notable : personne ne s’en est ému au moment où cela s’est produit. L’affaire Gemplus avait au moins suscité une guerre judiciaire. Idemia a été construite ainsi, tranquillement, dans l’indifférence générale.

La situation a partiellement évolué : Advent a démembré Idemia en 2024-2025. La branche identité européenne a été rachetée par IN Groupe, opérateur public français, en juillet 2025. Un retour bienvenu. Mais la branche sécurité publique, celle qui gère la biométrie pour les forces de l’ordre et les frontières, est toujours en cours de cession. Parmi les acquéreurs potentiels évoqués : Palantir.

Il a fallu attendre qu’un fonds américain décide de vendre pour récupérer le contrôle d’une infrastructure régalienne. C’est la définition exacte d’une souveraineté sous condition.

Mistral, Chapsvision : le moment où tout se joue

Mistral AI est présentée depuis 2023 comme le symbole de la souveraineté algorithmique européenne. Celle dont Emmanuel Macron recommande l’usage depuis les plateaux de télévision. La réalité de la table de capitalisation est plus nuancée.

Après sa Série C de septembre 2025 (1,7 milliard d’euros à une valorisation de 11,7 milliards) le premier actionnaire de Mistral est ASML, groupe néerlandais, à 11 %. Aucun investisseur français ne dépasse 10 %. Les fonds américains a16z, General Catalyst et Lightspeed sont présents depuis les premiers tours. Microsoft détient une participation symbolique au capital, mais le vrai sujet est ailleurs : le partenariat Azure signé en 2024 et étendu en juillet 2026 fait de Microsoft la plateforme de distribution des modèles premium de Mistral à l’échelle mondiale. L’infrastructure d’entraînement et de déploiement est américaine.

La dépendance s’est déplacée. Un fonds souverain français pourrait demain détenir 80 % de Mistral : si les puces sont des H100 ou B200 hébergées chez Azure, si le réseau de distribution est géré par Microsoft, la souveraineté reste un mirage. La captation ne passe plus seulement par le conseil d’administration, elle passe par le compute.

Mistral revendique un actionnariat européen à plus de 60 %, et Bpifrance est présent à chaque tour de table. Ce n’est pas sans valeur. Mais on se souvient que Gemplus avait aussi des actionnaires français majoritaires en 2000. La question n’est pas qui détient les parts, mais qui contrôle l’infrastructure, qui nomme les équipes dirigeantes, quelles clauses figurent dans les pactes d’actionnaires.

Chapsvision présente un profil plus rassurant : actionnariat français, offre certifiée SecNumCloud, positionnement explicitement souverain. Mais la souveraineté a un coût. Les certifications exigées par les clients institutionnels représentent des investissements considérables qui créent une pression structurelle vers la consolidation, ou vers des partenariats qui peuvent progressivement remettre en cause l’indépendance initiale.

Hugging Face, Poolside, Kyutai : la normalisation

Revenons à septembre 2026.

Hugging Face a été fondée en 2016 par trois Français. Elle s’est installée à New York, a levé des capitaux américains, est devenue l’infrastructure centrale de l’IA ouverte mondiale. Sa valorisation était de 4,5 milliards de dollars lors de son dernier tour de table en 2023. Elle vient d’être rachetée 12,9 milliards par Nvidia.

On pourrait célébrer la valorisation. On pourrait déplorer la perte. Les deux réactions passent à côté de l’essentiel : Hugging Face n’a jamais eu vocation à être un champion souverain français. Elle a été fondée aux États-Unis, a grandi aux États-Unis, a pensé son développement dans une logique américaine. Que trois de ses fondateurs soient français est un fait, mais que l’entreprise soit française l’est beaucoup moins.

Poolside illustre la même logique, encore plus explicitement. La startup a été fondée aux États-Unis par Jason Warner, l’ancien CTO de GitHub (la plateforme rachetée par Microsoft en 2018). Elle s’est ensuite relocalisée à Paris en 2023 pour accéder à l’écosystème local et aux capitaux français, notamment Bpifrance et Xavier Niel. Elle a levé 500 millions de dollars en octobre 2024. Et Nvidia vient de la racheter pour 6 milliards. Paris était un bureau. La valeur s’est accumulée ailleurs, et elle part ailleurs.

Kyutai a été lancé en novembre 2023 à Paris par Xavier Niel, Rodolphe Saadé et Eric Schmidt, l’ancien directeur général de Google. Niel est le fondateur d’Iliad, le groupe télécom derrière Free, et Saadé préside CMA CGM, le troisième armateur mondial. Deux industriels français qui ont fait le choix de financer la recherche en IA ouverte à hauteur de 100 millions d’euros chacun. The Eric & Wendy Schmidt Fund for Strategic Innovation, la fondation philanthropique de l’ancien patron de Google, a également rejoint le projet. La recherche est ouverte, les modèles sont open source, l’ambition scientifique est réelle.

Mais Schmidt n’est pas un mécène désintéressé : entre 2016 et 2021, il a successivement présidé le Defense Innovation Board et la National Security Commission on Artificial Intelligence, deux organes consultatifs du Pentagone sur l’usage militaire de l’IA. Sa présence au fondement même d’un laboratoire censé défendre la souveraineté européenne pose une question de gouvernance que personne ne formule à voix haute.

Le statut de laboratoire à but non lucratif était précisément censé prémunir contre ce type d’influence. Il montre au contraire que même sous forme fondation, la présence de réseaux stratégiques américains au niveau fondateur suffit à diluer l’ambition d’autonomie européenne.

Ce qui frappe dans cette séquence, ce n’est pas la malveillance, et elle n’est pas nécessaire. C’est la normalisation. Gemplus a subi. Idemia a accepté. Mistral négocie. Kyutai co-fonde avec l’ancien patron de Google. Hugging Face et Poolside sont rachetées par Nvidia en l’espace de quelques semaines, et le débat principal porte sur la valorisation.

La prise de contrôle n’a plus besoin d’être discrète. Elle est devenue la condition normale du succès.

Ce que cela signifie

La souveraineté numérique n’est pas un statut. Ce n’est pas une certification, un label, un discours de sommet. C’est une réalité de gouvernance, qui se joue dans les pactes d’actionnaires, les conditions d’hébergement, les droits de nomination, les clauses de propriété intellectuelle : des documents que personne ne rend publics et que les régulateurs regardent rarement.

Peut-on construire un champion mondial en refusant les capitaux mondiaux ? Probablement pas dans le contexte actuel. Les sommes nécessaires pour entraîner des modèles compétitifs dépassent les capacités des fonds souverains européens à date.

Mais peut-on nommer précisément ce qu’on sacrifie à chaque tour de table, à chaque partenariat, à chaque annonce de rachat saluée comme une success story ? Ce serait déjà un progrès considérable sur Gemplus, où personne n’a rien vu venir, ou du moins n’a rien voulu voir.

L’analyse, le cadrage juridique et les choix éditoriaux de cet article relèvent d’un travail humain. La rédaction a bénéficié d’une assistance par IA, intégralement relue, corrigée et validée par l’auteure.

Rédigé par Anne-Sophie | Fondatrice de Celestial Guardian & Juriste en droit du numérique
Certifiée CIPP/E (IAPP) et forte de 15 ans d’expérience au cœur d’écosystèmes fortement réglementés, j’aide les entreprises du numérique et les dirigeants tech à sécuriser leurs usages : ingénierie contractuelle, conformité RGPD & AI Act et gouvernance opérationnelle. Une approche de terrain pour transformer la contrainte juridique en levier stratégique.